
Les douleurs de la mâchoire sont fréquentes et ne se limitent pas à l’articulation temporo-mandibulaire, ou ATM. Elles peuvent s’accompagner de tensions cervicales, de céphalées, de douleurs de nuque, d’une sensation d’oreille bouchée, voire d’une gêne diffuse dans la posture. Dans la littérature, on parle le plus souvent de troubles temporo-mandibulaires ou DTM/TMD. Plusieurs travaux suggèrent qu’il existe un lien entre l’ATM, la région cervicale et certains paramètres posturaux, même si ce lien reste complexe et parfois hétérogène selon les études.
ATM, mâchoire et posture : un système plus lié qu’on ne le pense
L’ATM fonctionne en étroite relation avec les muscles masticateurs, l’os hyoïde, la base du crâne et la colonne cervicale. Cette proximité anatomique et fonctionnelle explique qu’une gêne de la mâchoire puisse s’accompagner de tensions dans la nuque, les épaules ou le haut du dos. Les revues de littérature récentes décrivent justement des connexions neurologiques et biomécaniques entre posture corporelle et posture mandibulaire, au sein d’un ensemble parfois décrit comme le système crânio-cervico-mandibulaire.
Dans la pratique clinique, cela signifie qu’une mâchoire douloureuse ou contrainte n’est pas toujours un problème “local”. Une limitation d’ouverture buccale, un bruxisme, des douleurs à la mastication ou un claquement de l’ATM peuvent coexister avec une tête projetée vers l’avant, une hypertonie des trapèzes, une diminution de mobilité cervicale ou des céphalées de tension. Les études observationnelles montrent d’ailleurs que les personnes présentant des TMD ont souvent davantage de signes et symptômes cervicaux que les sujets sans TMD.
L’influence de la mâchoire sur la posture
Dire que “la mâchoire déforme la posture” serait trop simpliste. En revanche, il est raisonnable de dire qu’il existe des interactions entre l’ATM, le rachis cervical et le contrôle postural. Une méta-analyse publiée en 2023 a trouvé une corrélation entre TMD et posture, tout en rappelant que les études restent peu nombreuses et que des travaux complémentaires sont nécessaires. D’autres revues concluent aussi à une association entre anomalies de l’ATM et dysfonctions de la colonne vertébrale, mais sans établir une relation unique, systématique et identique chez tous les patients.
Autrement dit, chez certains patients, une dysfonction mandibulaire peut participer à entretenir un schéma postural moins efficient : tête en avant, nuque tendue, épaules hautes, respiration plus superficielle, adaptation musculaire du haut du dos. Chez d’autres, c’est plutôt l’inverse : une mauvaise organisation cervicale, une posture de travail prolongée ou une tension chronique du cou peuvent majorer les symptômes de mâchoire. La relation est donc souvent bidirectionnelle.
ATM et proprioception : pourquoi ce lien est important
La proprioception correspond à la capacité du corps à percevoir la position et le mouvement des articulations et des segments corporels. Elle joue un rôle essentiel dans l’équilibre, la coordination et le contrôle postural. Or plusieurs travaux récents suggèrent que les TMD douloureux peuvent s’accompagner d’altérations de la proprioception de l’ATM et de la région cervicale, ainsi que d’une modification du contrôle postural.
Une étude récente rapporte que les TMD peuvent modifier la force musculaire cervicale, l’endurance et le sens de position de la tête et du cou, notamment dans un contexte de tête projetée vers l’avant. Une autre conclut que les TMD douloureux semblent affecter la proprioception de l’ATM et de la région cervicale, ainsi que la stabilité posturale. Ces données vont dans le sens d’une prise en charge qui ne se limite pas à la mâchoire seule, mais qui prend aussi en compte le cou, la posture et les habitudes fonctionnelles.
Il faut toutefois garder une lecture nuancée. Toutes les études ne retrouvent pas les mêmes effets, et certains résultats sur l’équilibre statique restent controversés. Par exemple, certaines recherches n’observent pas de différence nette de contrôle postural selon les groupes étudiés, ce qui rappelle que les TMD sont hétérogènes et que tous les patients ne présentent pas le même profil fonctionnel.
Jean-Pierre Meersseman et la relation occlusion-posture
Si vous vous intéressez à la relation entre mâchoire, occlusion et posture, le nom le plus souvent cité dans le milieu chiropratique européen est Jean-Pierre Meersseman. Chiropracteur installé de longue date à Côme, en Italie, il est présenté par son cabinet et par des organismes de formation chiropratique comme une figure ayant beaucoup enseigné sur la relation entre occlusion dentaire et défauts posturaux. Des séminaires récents qu’il anime portent explicitement sur le thème “Occlusion and Posture”.
Il est utile de distinguer ici deux choses. D’un côté, Meersseman a clairement contribué à diffuser ce champ de réflexion en chiropratique et en médecine du sport, notamment en Italie. De l’autre, ses enseignements ne doivent pas être confondus avec une preuve scientifique unique ou définitive. La littérature scientifique actuelle soutient l’existence de liens entre ATM, région cervicale, proprioception et posture, mais elle décrit aussi une relation complexe, multifactorielle, qui demande une évaluation clinique individualisée.
Pourquoi le stress aggrave souvent les douleurs de mâchoire
Le stress n’est pas la cause unique des douleurs d’ATM, mais il les entretient souvent. Sous stress, beaucoup de patients serrent les dents, crispent la mâchoire, contractent les muscles temporaux, masséters, sous-occipitaux et trapèzes, et adoptent une respiration plus haute. Ce contexte favorise un cercle vicieux : plus de tension, moins de relâchement, plus de douleur, plus de fatigue musculaire, et souvent une posture cervicale plus figée. Les modèles biopsychosociaux appliqués aux TMD vont d’ailleurs dans ce sens.
C’est aussi pour cela qu’un patient souffrant de mâchoire ne doit pas être réduit à son ATM. Le sommeil, le stress, la charge mentale, le travail sur écran, la posture cervicale, les habitudes de serrage ou de mastication et, dans certains cas, l’occlusion, peuvent tous participer au tableau clinique.
Quels peuvent être les bénéfices de la chiropraxie ?
La chiropraxie n’a pas vocation à remplacer un bilan dentaire, médical ou maxillo-facial lorsque celui-ci est nécessaire. En revanche, dans une approche conservatrice et musculo-squelettique, elle peut avoir une place intéressante chez certains patients présentant des douleurs de mâchoire, surtout lorsqu’elles s’accompagnent de tensions cervicales, de restrictions de mobilité ou d’un contexte postural défavorable.
Les revues systématiques sur les approches manuelles pour les TMD concluent généralement à une amélioration de la douleur et de l’ouverture buccale maximale à moyen terme, même si l’hétérogénéité des études et la qualité variable des essais imposent de rester mesuré. Une méta-analyse de 2023 rapporte des effets favorables des thérapies manuelles sur la douleur, l’ouverture buccale et le handicap. Une revue de 2020 arrive à une conclusion proche, avec une amélioration significative de la douleur et de l’ouverture buccale par rapport au niveau initial.
Dans la pratique, la prise en charge chiropratique peut viser à :
réduire certaines tensions mécaniques de la région cervicale et mandibulaire, améliorer la mobilité cervicale et crânio-mandibulaire, diminuer certaines compensations posturales, et mieux intégrer les contraintes du quotidien comme le travail sur écran, le stress ou les habitudes de serrage. Cette logique est cohérente avec les données montrant l’implication du cou, de la proprioception et du contrôle postural dans les TMD.
Il faut néanmoins rester honnête : l’expression “les bienfaits de la chiropraxie” ne signifie pas qu’un ajustement suffit à tout régler. Les meilleurs résultats s’observent souvent dans une approche globale et individualisée, pouvant inclure conseils, travail sur la posture, gestion des facteurs de tension, exercices, et orientation vers d’autres professionnels si nécessaire. Les recommandations scientifiques sur les TMD soutiennent justement une prise en charge conservatrice, multimodale et adaptée au profil du patient.
Quand consulter ?
Il peut être utile de consulter lorsque les douleurs de mâchoire deviennent répétées, quand l’ouverture de bouche est limitée, lorsqu’il existe des claquements douloureux, des tensions cervicales associées, des céphalées fréquentes, ou encore lorsque le stress et la posture semblent entretenir les symptômes. Une évaluation clinique permet alors de préciser ce qui relève surtout de l’ATM, du système musculaire, du rachis cervical, des habitudes de serrage, ou d’une combinaison de ces facteurs.
Conclusion
Les douleurs de la mâchoire ne concernent pas uniquement l’articulation temporo-mandibulaire. Elles s’inscrivent souvent dans un ensemble plus large associant cou, posture, respiration, stress et contrôle proprioceptif. Dans la lignée des travaux et de l’enseignement de Jean-Pierre Meersseman sur les relations entre occlusion et posture, la clinique moderne retient surtout une idée essentielle : la mâchoire doit être comprise dans un système fonctionnel plus vaste. La chiropraxie peut alors trouver sa place comme approche conservative, manuelle et globale, à condition d’être intégrée dans une évaluation sérieuse et individualisée
Bibliographie
- Bergmann A, Edelhoff D, Schubert O, Erdelt K. Correlation between Temporomandibular Disorders (TMD) and Posture Evaluated trough the Diagnostic Criteria for Temporomandibular Disorders (DC/TMD): A Systematic Review with Meta-Analysis. Journal of Clinical Medicine. 2023.
- Calixtre LB, Grüninger BLS, Chaves TC, Oliveira AB. Effects of manual therapy on pain, maximum mouth opening and disability in temporomandibular disorders: a systematic review and meta-analysis. Journal of Oral Rehabilitation. 2023.
- Cuccia AM, Caradonna C. The relationship between the stomatognathic system and body posture. Clinics (Sao Paulo). 2009;64(1):61-66.
- Oliveira-Souza AIS, et al. Painful temporomandibular disorder is associated with changes in cervical proprioception, muscle performance and postural control: a systematic review. 2024.
- European Chiropractors’ Union. The Meersseman Approach for Chiropractors Only. Source contextuelle sur l’enseignement “Occlusion and Posture”.
- JPM Chiropratica. Jeann Pierre Meersseman, D.C. Source biographique contextuelle.
